Après avoir suivi la rivière Kabini depuis les rizières du Wayanad jusqu’aux grandes plaines herbeuses de son réservoir, nous restons dans le même ensemble forestier. Sur une carte, les limites administratives découpent le paysage entre le Kerala et le Karnataka. Pour les éléphants, les gaurs ou les tigres, ces frontières restent heureusement théoriques.
Une précision géographique s’impose néanmoins : la porte de Tholpetty n’appartient pas au parc national de Nagarhole. Elle donne accès au secteur nord du Wayanad Wildlife Sanctuary, au Kerala. Celui-ci est directement relié aux forêts de Nagarhole, situées de l’autre côté de la frontière, dans l’État du Karnataka. Les deux espaces appartiennent au vaste ensemble écologique des Nilgiris et forment, avec Bandipur et Mudumalai, l’un des principaux refuges de la grande faune du sud de l’Inde.
Notre safari se déroulera donc officiellement à Tholpetty, dans le Wayanad Wildlife Sanctuary. Mais avant cela, nous allons longer et traverser plusieurs secteurs de Nagarhole par les routes publiques. Une formule qui permet parfois de voir beaucoup d’animaux… à condition de ne surtout pas toucher à la pédale de frein.
Sommaire
- Nagarhole, une ancienne réserve de chasse devenue Tiger Reserve
- Traverser Nagarhole par les routes publiques
- Comment réserver un safari à Nagarhole ou à Tholpetty ?
- Notre safari à Tholpetty : beaucoup de secousses et très peu de pauses
- Les animaux observés pendant le safari
- Entre Kattikulam et Thirunelly : davantage d’animaux au bord de la route
- En route vers les montagnes de Brahmagiri

Nagarhole, une ancienne réserve de chasse devenue Tiger Reserve
Nous remontons la rivière Kabini en direction de son réservoir. Pour l’atteindre depuis le Wayanad, la route traverse une partie du paysage forestier de Nagarhole, l’une des grandes réserves naturelles du sud de l’Inde.
Le nom Nagarahole vient du kannada : nagara signifie serpent et hole désigne un cours d’eau. Une référence aux nombreuses rivières et aux ruisseaux sinueux qui parcourent la forêt.
Le territoire était autrefois utilisé comme réserve de chasse par les souverains Wodeyar du royaume de Mysore. Une première réserve naturelle y est créée en 1955. Elle devient un parc national en 1983, puis une réserve de tigres dans le cadre du programme indien Project Tiger au début des années 2000. Les sources officielles du Karnataka présentent aujourd’hui Nagarhole comme un espace forestier d’environ 640 km², même si le périmètre plus large de la réserve de tigres, incluant ses zones tampons, dépasse cette superficie.
Le parc est relié à Bandipur, au Wayanad Wildlife Sanctuary et, plus au sud, à Mudumalai. Cet ensemble forme un immense continuum forestier entre le Karnataka, le Kerala et le Tamil Nadu. Il abrite des tigres, des léopards, des dholes, des ours lippus, des gaurs et l’une des principales populations d’éléphants d’Asie du continent.
À l’entrée de la zone forestière, un immense figuier étend ses branches au-dessus de la route. Depuis la canopée, ses racines aériennes descendent en rideaux. Lorsqu’elles atteignent le sol, elles s’épaississent progressivement jusqu’à former de nouveaux troncs capables de soutenir les branches les plus lourdes. L’arbre finit ainsi par construire sa propre charpente.

Traverser Nagarhole par les routes publiques
Plusieurs routes publiques longent ou traversent le paysage forestier de Nagarhole. Elles permettent de relier les villages, de rejoindre le Karnataka depuis le Wayanad et d’accéder au réservoir de Kabini.
Ces routes ne sont pas des pistes de safari. Les automobilistes doivent simplement les emprunter pour se rendre d’un point à un autre. La circulation y est donc très variée : voitures, bus, camions, motos, tracteurs et parfois piétons se partagent une chaussée souvent dégradée.
Les animaux peuvent pourtant apparaître à tout moment. Des cerfs se tiennent en lisière. Des macaques à bonnet occupent les arbres proches de la route. Les entelles traversent les branches au-dessus des véhicules et les éléphants peuvent surgir à la tombée du jour.
La règle est claire : il est interdit de s’arrêter pour observer ou photographier la faune.
Les panneaux rappellent régulièrement les consignes. Une voiture immobilisée peut perturber les animaux, provoquer un attroupement et bloquer la circulation. Elle expose aussi ses occupants à une rencontre dangereuse, en particulier avec un éléphant.
Selon les panneaux et les avertissements reçus sur place, les personnes surprises arrêtées au bord de la route pour photographier un animal peuvent recevoir une amende. Le matériel photographique peut également être saisi.
Nous traversons donc la forêt avec les appareils prêts, mais sans pouvoir nous arrêter…

Des villages et des cultures au milieu de la forêt
La présence humaine dans ces paysages est ancienne. Plusieurs villages se trouvent à l’intérieur ou en périphérie immédiate des espaces protégés.
La route est donc régulièrement empruntée par des habitants à pied, parfois avec des enfants, des sacs ou du matériel agricole. Pour nous, la situation est assez frustrante : nous devons continuer à rouler devant un groupe de cerfs ou un singe perché à quelques mètres, alors que des piétons circulent tranquillement sur le bas-côté.
Mais les habitants ne sont évidemment pas des visiteurs en safari. Cette forêt constitue leur territoire de vie, avec ses maisons, ses cultures et ses voies de déplacement. La protection de Nagarhole ne s’est pas mise en place dans un espace vide. Elle doit composer avec des communautés installées ici depuis bien avant la création du parc.
Sur le trajet du retour, nous nous arrêtons dans un village situé en dehors de la zone où l’arrêt est interdit. La traversée de la rivière Kabini s’y fait encore en barque, comme avant la construction des ponts. Dans certains secteurs, ce moyen de transport reste indispensable pour gagner l’autre rive.

Les cabanes de surveillance contre les éléphants
À proximité des villages, les cultures alternent avec la forêt. Ces parcelles attirent naturellement les sangliers, les cerfs et surtout les éléphants, capables de détruire en quelques heures une partie importante d’une récolte.
Des plateformes sont donc installées dans les arbres ou au sommet de hauts pilotis. Elles permettent aux agriculteurs de surveiller les champs pendant la nuit, lorsque les animaux sortent plus volontiers de la forêt.
Depuis ces abris, les gardiens peuvent donner l’alerte et tenter d’effrayer les éléphants à l’aide de lampes, de cris ou de bruits. L’objectif est de les éloigner avant qu’ils n’atteignent les cultures.

Comment réserver un safari à Nagarhole ou à Tholpetty ?
Les réservations sont un peu déroutantes, car Nagarhole et Tholpetty relèvent de deux administrations différentes. Nagarhole se trouve au Karnataka et dépend du Karnataka Forest Department. Tholpetty se situe au Kerala et dépend du Kerala Forests and Wildlife Department.
Les billets ne sont donc pas interchangeables et les circuits ne traversent pas la frontière entre les deux réserves.
Les safaris dans le parc de Nagarhole
Du côté du Karnataka, les visiteurs peuvent participer à des safaris collectifs en minibus ou à des sorties en jeep selon la porte choisie, l’opérateur et les places disponibles. Dans le secteur de Kabini, des safaris en bateau sont également proposés sur le réservoir. Les places étant limitées, nous vous recommandons de réserver plusieurs semaines, voire plusieurs mois avant le séjour. Les petites jeeps sont peu nombreuses et partent nettement plus vite que les véhicules collectifs.
Les réservations peuvent passer par les plateformes officielles du Karnataka, par le Karnataka Forest Department ou par certains hébergements partenaires. Les tarifs varient selon le type de véhicule, la porte d’entrée, la nationalité des visiteurs et le jour de la semaine. Des frais supplémentaires peuvent être demandés pour les appareils photo ou les caméras.

Le safari depuis la porte de Tholpetty
À Tholpetty, la réservation s’effectue par l’intermédiaire du portail officiel Kerala Forest Ecotourism. Le site présente le safari comme une sortie d’environ de 3 heures en jeep, pour un maximum de quatre personnes par véhicule. Lors de notre voyage, il fallait compter 20 euros par personne, auxquels s’ajoutait une taxe pour le matériel photographique. Ce montant correspond à notre expérience et non à un tarif garanti : les prix, les taxes et les conditions de réservation peuvent évoluer.
Les départs ont lieu tôt le matin et en fin d’après-midi, lorsque les températures sont plus basses et que les animaux sont généralement plus actifs. Il faut arriver avant l’ouverture, avec une pièce d’identité et la confirmation de réservation.

Notre safari à Tholpetty : beaucoup de secousses et très peu de pauses
Réveil à 4h30. Il fait encore nuit lorsque nous quittons l’hôtel pour rejoindre la porte de Tholpetty. Le départ est prévu à 6 heures. Nous montons dans une jeep minuscule.
La piste secoue le véhicule. Racines, pierres, ornières et trous se succèdent sans interruption. Chaque choc traverse le châssis, les sièges et, par solidarité mécanique, notre colonne vertébrale. Le conducteur roule vite, trop vite.
Lorsqu’un animal apparaît, il freine, nous laisse environ cinq secondes pour regarder, cadrer, faire la mise au point et déclencher, puis repart aussitôt. Le temps de repérer l’éléphant derrière les branches, la jeep est déjà cinquante mètres plus loin.
La forêt alterne entre sous-bois denses, clairières, zones humides et blocs de granit. Le paysage mériterait à lui seul quelques arrêts. Mais le safari avance selon un rythme difficile à suivre, avec environ quinze kilomètres parcourus en une heure et demie. Nous ne demandions pas que les animaux posent devant l’objectif mais simplement que la jeep reste immobile un peu plus longtemps que le temps d’une photo d’identité.
La déception ne vient donc pas de l’absence de tigre, de léopard ou de panthère noire. Ces animaux vivent sur de vastes territoires, se déplacent souvent à couvert et ne se montrent pas sur commande. Elle vient surtout de cette impression d’avoir traversé trop rapidement une forêt dans laquelle nous aurions aimé passer du temps.

Les animaux observés pendant le safari
Les éléphants d’Inde
Trois éléphants se tiennent à une cinquantaine de mètres, partiellement dissimulés par la végétation. Dans cet entrelacs de branches et de feuilles, leur masse se fond dans le paysage. Une oreille bouge, une trompe apparaît, puis un dos gris se distingue derrière les bambous.
Les forêts du Wayanad et de Nagarhole appartiennent à l’un des principaux paysages de conservation de l’éléphant d’Asie. Les animaux circulent entre les réserves en suivant des corridors forestiers, les cours d’eau et les zones ouvertes. Notre observation dure quelques secondes. Le conducteur repart avant que nous ayons vraiment eu le temps de distinguer les trois individus.

Le cerf sambar
À proximité d’un point d’eau, plusieurs cerfs sambars émergent de la végétation.
Le sambar (Rusa unicolor) est le plus grand cervidé d’Inde. Les mâles peuvent dépasser 250 kg et portent de grands bois généralement divisés en trois pointes principales.
L’espèce vit souvent dans les forêts denses, à proximité des zones humides. Elle constitue l’une des principales proies du tigre. Sa présence et son abondance influencent donc directement la capacité d’un territoire à accueillir de grands prédateurs.
Lorsqu’un tigre ou un léopard est repéré, les sambars émettent de puissants cris d’alarme. Ces vocalisations sont utilisées par les guides et les naturalistes pour localiser indirectement les félins.
Ce matin-là, aucun cri ne retentit. Les sambars ont l’air parfaitement détendus. Le tigre a probablement décidé de dormir plus longtemps que nous.

Les mangoustes à cou rayé
Deux mangoustes à cou rayé traversent rapidement une zone ouverte.
La mangouste à cou rayé (Urva vitticolla) est l’une des plus grandes mangoustes d’Asie. Elle se reconnaît à la bande sombre qui longe chaque côté du cou et à sa longue queue.
C’est un carnivore opportuniste qui consomme des rongeurs, des amphibiens, des reptiles, des crabes, des insectes et parfois des fruits. Sa réputation de chasseuse de serpents repose sur son agilité et sa rapidité de réaction, mais les serpents ne constituent qu’une partie de son alimentation.
Les deux animaux disparaissent dans les herbes avant que nous ayons le temps de terminer la mise au point. Une constante de cette matinée.

Les paons bleus
Un Paon traverse la piste. Le paon bleu (Pavo cristatus) est originaire du sous-continent indien. Il fréquente les forêts ouvertes, les lisières, les cultures et les abords des villages. Il est l’oiseau national de l’Inde, adopté comme emblème national en 1963.
Le mâle est surtout connu pour ses longues plumes sus-caudales couvertes d’ocelles, qu’il déploie pendant la parade. En dehors de ces démonstrations, il passe une grande partie de son temps au sol, où il recherche graines, fruits, insectes et petits animaux.
Les entelles aux pieds noirs
Dans les arbres, des entelles aux pieds noirs se déplacent entre les branches.
L’entelle aux pieds noirs (Semnopithecus hypoleucos) vit dans le sud-ouest de l’Inde, principalement dans les Ghâts occidentaux. Son aire de répartition couvre notamment certaines régions du Karnataka, du Kerala et de Goa.
Les groupes sont organisés autour de relations sociales complexes. Les séances de toilettage entretiennent les liens entre les individus, tandis que plusieurs membres surveillent régulièrement les alentours. Leurs cris d’alarme peuvent signaler la présence d’un tigre ou d’un léopard. Cerfs et primates partagent ainsi une sorte de réseau de surveillance forestier.

Entre Kattikulam et Thirunelly : davantage d’animaux au bord de la route
Après le safari, nous reprenons la route pour Thirunelly. Sur cette portion d’environ quinze kilomètres, la forêt borde directement la chaussée. Et, assez ironiquement, nous allons observer davantage de faune ici que pendant le safari du matin.
Les macaques à bonnet
Des macaques à bonnet (Macaca radiata) assurent le spectacle sur le bas-côté.
Leur nom vient de la disposition des poils sur le sommet du crâne, formant une petite calotte soigneusement séparée au milieu. Cette espèce typique du sud de l’Inde occupe des milieux très variés : forêts tropicales, villages, temples, plantations et zones urbaines.
Les groupes comptent souvent plusieurs dizaines d’individus organisés selon une hiérarchie précise. Chez les femelles, le rang social se transmet généralement de mère en fille. Les mâles quittent leur groupe natal lorsqu’ils atteignent la maturité et rejoignent ensuite d’autres troupes.
Les conflits prennent souvent la forme de cris, de grimaces, de poursuites et de démonstrations. La confrontation physique reste coûteuse et peut généralement être évitée grâce à tout un répertoire de menaces parfaitement lisible par les intéressés.
Le toilettage joue un rôle central dans la vie du groupe. Il permet d’enlever les parasites, mais aussi de renforcer les alliances et d’apaiser les tensions. Chez les macaques, enlever une tique peut donc aussi constituer un acte diplomatique.
Les jeunes passent leur temps à courir, grimper, se poursuivre et tester la résistance des branches. Les adultes, eux, connaissent parfaitement les habitudes humaines et savent tirer parti des restes alimentaires, des véhicules arrêtés et des sacs laissés sans surveillance.
Il est préférable de ne pas les nourrir. Cette pratique modifie leur comportement, augmente les conflits avec les humains et transforme rapidement un singe opportuniste en spécialiste du vol à l’arraché.

Les éléphants à la sortie de la forêt
En fin de journée, la lumière baisse et les éléphants commencent à sortir de la jungle.
Ils traversent lentement les zones ouvertes pour rejoindre des secteurs où la végétation est plus accessible. Certains se dirigent vers les points d’eau. D’autres gagnent les abords des cultures, particulièrement attractives en raison de leur concentration en plantes nutritives.
Les véhicules ralentissent ou s’arrêtent à distance.
Les éléphants avancent sans se presser. Ils connaissent les routes, les passages et les cultures. Ces sorties nocturnes sont une source permanente de tension avec les agriculteurs. Les fossés, les clôtures et les cabanes de surveillance réduisent les dégâts, mais n’empêchent jamais totalement les éléphants d’atteindre les champs.

En route vers les montagnes de Brahmagiri
Sur ces quinze kilomètres, nous avons finalement observé plus d’animaux qu’au cours du safari du matin. Sans billet, sans guide et presque sans secousses. Il fallait simplement continuer à rouler. Nous quittons progressivement les forêts basses de Tholpetty pour rejoindre Thirunelly, au pied des montagnes de Brahmagiri.
Après cette matinée passée à rebondir sur les pistes, la prochaine étape se fera à pied. Depuis le Klov Resort, nous partirons sur les sentiers qui dominent les rizières et la forêt.




Laisser un commentaire